Devoir d’invention: Dialogue à la manière de Diderot sur le thème du refus de l’autorité

Devoir d’invention

Voyageons un peu dans le temps si ça ne vous ne dérange pas. Si cela vous déplaît je ne changerais pas mon choix. Après tout qui est le maître ? C’est moi bien sûr. Me trouvez-vous impertinent ? Dites-le si ça vous chante, je ne vous entendrais pas ! Mais s’il vous plaît remarquez que je vous fais preuve de respect  ne m’interrompez pas dans le récit que je vais vous narrer. Oui, je vous laisse vous exprimer. J’aime la liberté d’expression mais je suis exténué. Vous ne savez pas combien d’histoires j’ai raconté  à Jacques et son maître. Je les aime bien ces deux, si vous voulez des nouvelles depuis ces trois siècles passés, ils vont très bien… dans leur tombe mais je continue le récit. Je vous l’avais dit d’ailleurs : Jacques et son maître sont devenus des mythes ! J’en été sûr et certain ! Je n’ai vraiment pas la force de vous raconter leur fin tragique, sauf si vous me suppliez tel un dieu. Dans ce cas, je pourrais faire un petit effort. Après tout non, c’est trop dur. Oh, c’est horrible. Vous allez me faire pleurer alors que je ne voulais pas ! Bravo, je vous félicite cher lecteur de m’avoir contrarié. Si c’était ce que vous cherchiez vous avez réussi ! En plus, je viens de me rappeler aujourd’hui c’est mon anniversaire donc ne soyez pas impertinent comme vous l’avez été jusqu’à maintenant ! J’ai très mal dormi en plus cette nuit à cause d’un mal de tête terrible. Bon, ne nous écartons pas, je suis là aujourd’hui pourquoi déjà ? Je suis désolé je perds la tête ! Ah la vieillesse, la vieillesse ! La vieillesse, je vous le dis c’est très bientôt malheureusement ! Préparez-vous ! Alors que durant ma jeunesse la voix grinçante de mon précepteur perturbait mon insouciance juvénile, désormais, c’est un écho qui raisonne au sein de mes entrailles, un sombre voile qui se dépose sur mes yeux marquées par mon passé, mes muscles qui s’affaiblissent sous le poids de mon corps amaigrit, ma tête qui s’entremêle de souvenirs qui tantôt apparaissent et tantôt disparaissent… Docteur, à quoi correspondent ces symptômes ? Ma vieillesse est-elle en train de se muer en sommeil éternel ? Que faire ? Que le temps passe vite !

Revenons à nos moulins et pour la dernière fois je vous le préviens !

Vous vous rappelez de la querelle entre Jacques et son maître ? L’histoire que je vais vous raconter ressemble d’après moi. Alors que je pensais qu’avec mes deux personnages et le temps, la liberté et l’égalité serait appliqué, je me suis bien trompé !

Hier, les valets étaient soumis à leurs maîtres et ils se sont révoltés. Aujourd’hui nous sommes libres et égaux d’après la loi mais  les  transformations récentes du capitalisme, notamment les  nouvelles formes d’organisation du travail, remettent en cause  les fondements modernes de la liberté, de l’égalité.

Je vais rapporter l’histoire, qu’on m’a d’ailleurs raconté il y environ une dizaine d’années, d’un rédacteur en chef et d’une journaliste stagiaire. Je suis vraiment désolé mais leurs prénoms ont disparu de ma mémoire.  Cette histoire je vous le précise est véridique.
La stagiaire tape à la porte et entre dans le bureau du rédacteur en chef.

Rédacteur : Entrez !

La stagiaire n’ayant pas entendu, tape de nouveau.

Rédacteur : Commence à s’impatienter ENTREZ bon sang !!

Ce n’est pas un secret, je peux vous dire que la stagiaire est devenue rouge de honte.

Rédacteur : L’article est terminé ?

J’avais oublié de vous dire. Madame est chargée d’écrire un article pour Monsieur sur l’autorité aujourd’hui. Elle a déjà été à l’origine de plusieurs articles  dans un célèbre quotidien dont je ne dévoilerais pas le nom par peur qu’on me reproche d’en faire la publicité. Petit indice, cher lecteur, il est de tendance de droite et fait référence à une œuvre de Marivaux. Vous avez trouvé ? Tant mieux pour vous mais qu’est-ce que ça peut faire !

Stagiaire : Oui, bien sûr mais attendons maintenant vos différentes critiques comme vous en avez bien l’habitude.

Rédacteur en chef : Faites preuves de modestie s’il vous plaît. Nous allons bien voir. Les deux derniers articles n’étaient plutôt pas mauvais. Passez le moi s’il vous plaît.
Il le prend l’article dans ses mains,  met les pieds sur son bureau et prend une gorgée de café.

Le rédacteur commence à lire l’article : « Aujourd’hui, l’autorité  « du coup de bâton » semble disparaître. Cependant,  certains essaient de la retrouver et toujours par la force. C’est ainsi que l’autoritarisme persiste encore aujourd’hui dans certains pays. ».

Rédacteur : Que voulez dire par autorité « du coup de bâton » ?

Stagiaire : L’autorité « du coup de bâton » c’est l’autorité qui s’acquiert par la violence.  Cette forme d’autorité n’est qu’une usurpation.  N’avez-vous pas lu l’article Autorité politique du fabuleux philosophe Diderot ?

Rédacteur : Où diable avez-vous appris cela ?

Stagiaire : Dans le grand livre comme dirait Jacques. Ah ! Monsieur on ne peut comprendre le monde quand on n’a pas lu dans le grand livre.

Rédacteur : Bon, continuez de lire, comprenez qu’avec mes journées je sois harassé.

La stagiaire prend l’article et lit la suite : « Aujourd’hui, l’autorité est plutôt attachée à la fonction. Ainsi, par exemple un employeur va posséder de l’autorité sur un employé. C’est l’esclavage volontaire moderne. L’employé cependant va s’y soumettre dans son propre intérêt : son travail. Cette soumission à cette autorité  est  en réalité qu’illusion et hypocrisie. »

Le rédacteur qui s’était assoupi se réveille aussitôt et déclare : «  Répétez les deux dernières phrases je crois avoir  mal entendu ».

La stagiaire répète alors les deux phrases et le rédacteur semble s’agiter et dit : « Mais que dites-vous ? Pourquoi  écrivez-vous des choses si absurdes ? »

La stagiaire : Monsieur, mon rôle n’est-il pas d’écrire la vérité ? Ce que je dis est vrai et indéniable.

Rédacteur ricanant : Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleurs !

Puis déclare avec un ton autoritaire « : Corrigez et écrivez plutôt : Par nature, l’employeur est supérieur à son employé. Ce dernier s’y consacre avec joie.  Je récapitulerais tout ce qu’il faut corriger. »
Le rédacteur en chef  pris ensuite l’article et barra de nombreuses phrases près de la moitié de l’article. Je peux vous dire que la stagiaire devenait au fur et à mesure rouge de rage.

Stagiaire : Que reprochez-vous à cet article ?

Rédacteur en chef : Oh, regardez cet article est trop superflu mais aussi trop sérieux. Les idées sont trop claires mais aussi pas très claires. Vous comprenez ? Je ne peux vous expliquer plus clairement !

Stagiaire : je suis évidemment d’accord avec votre avis, sans ironie aucune, bien sûr.

Rédacteur en chef : cet article n’est pas vraiment correct. Je n’apprécie guère le second paragraphe. Il est tout bonnement mensonger.

La stagiaire : Monsieur, je refuse. Je suis désolé de vous le dire, vous ne vous rendez peut être pas compte mais la société évolue. Cette soumission à l’autorité n’existe plus telle que vous le pensez.

Je vais vous poser une question : Sommes-nous en France dans le pays des droits de l’homme ?

Rédacteur : Oui  

Stagiaire : Nous sommes donc en démocratie ?

Rédacteur : Absolument

Stagiaire : Quelles est la devise de notre pays ?

Rédacteur : Liberté, égalité, fraternité

Stagiaire : Répétez le second terme de la devise s’il vous plaît.

Rédacteur : égalité

Stagiaire : Que signifie ce terme ?

Rédacteur : égalité signifie qu’il existe une égalité entre les hommes.

Stagiaire : Nous sommes donc tous égaux. Aucun homme n’a donc reçu de la nature le droit de commander aux autres comme l’exprime si bien le si brillant philosophe Diderot.

Rédacteur : Vous parlez un peu vite et puis vous savez bien que l’égalité n’existe pas.

La stagiaire : Je le sais et c’est pourquoi  il faut se battre contre ces inégalités monsieur !

Le rédacteur ne sait alors pas quoi répondre puis reprend comme à son habitude son refrain : « Cessez de parler ! Pourquoi ? Parce que je vous l’ordonne ! Maintenant…continuez la lecture de l’article ! »

La stagiaire lit ensuite le dernier paragraphe : « La véritable autorité est celle du savoir et de la culture.  Le mot « autorité » vient  d’ailleurs du latin « auctoritas » dont la racine se rattache au même groupe que « augere » qui signifie « augmenter ».  Celui qui a de l’autorité sur un autre doit augmenter son savoir et ses connaissances. L’autorité revient donc à l’homme méritant et non à celui qui possède le titre. L’article 6 de la déclaration des droits de l’homme  annonce  d’ailleurs que chacun peut accéder à toutes les dignités « sans autre distinction que ses vertus et ses talents ».

Rédacteur : Ce paragraphe aussi est inexact. Selon vous, même le plus bas dans l’échelle sociale peut avoir de l’autorité sur une personne de haute condition grâce à son talent ? Pas très cohérent.  Je doute en plus  fort de l’origine du terme « autorité ».

Stagiaire : Vous ne vous rendez peut-être pas compte mais ce phénomène s’applique tous les jours sans que vous le sachiez. Sur le dernier point, je peux vous assurer de son exactitude. Voulez-vous que je vous le prouve ?

Rédacteur en chef : Essayez mais le dictionnaire est bien haut dans la bibliothèque.

La stagiaire monte sur l’échelle de bibliothèque et commence à chercher dans le dictionnaire. Elle s’exclame soudainement : « J’ai trouvé ».

Le rédacteur ayant peur d’avoir tort lui dit : « Passons outre. Nous n’avons pas le temps. Maintenant descendez ! ».

La stagiaire feint de ne pas entendre et commence à énoncer la définition : Autorité nom féminin, vient du latin… ». Mais le rédacteur lui coupe la parole et lui dit une nouvelle fois mais plus gravement : « Descendez de cette échelle ! J’ai dit: descendez ! ».
La stagiaire lui répondit alors :

« Je ne descends pas ! Vous m’avez demandé quelque chose non ? J’applique ce que vous m’avez ordonné ! »

Cette stagiaire, fruit de mon écriture,  est vraiment talentueuse, non ?

Le rédacteur à bout de force  et d’argument -surtout- consent finalement à écouter la définition mais en contrepartie la stagiaire descendit.

Le rédacteur : Je vous l’accorde, votre définition est juste mais l’article est incorrect donc maintenant prenez une feuille et recommencez!

Stagiaire : Pensez-vous vraiment que je vais recommencer tout cet article?! Pour qui vous prenez vous ? Le roi du monde ? Dieu ?


Rédacteur en chef :
Faites attention à votre langage. Je vous le dis une fois et une seule. Soyez reconnaissante de la faveur que je vous fais. Avoir un article publié de notre quotidien n’est-ce pas extraordinaire ?


Stagiaire :
est-ce alors normal que l’article soit signé par votre nom et non le mien ?
Rédacteur en chef : je vous rappelle que vous êtes stagiaire. Vous abusez de ma bonté. Si j’ai fait l’erreur de vous tirer de votre place, sachez que je saurais vous y remettre aussitôt. Qui est responsable du journal, dites-moi chère demoiselle ?

Stagiaire : Qui a rédigé l’article cher monsieur ?

Rédacteur en chef : Il se lève brusquement pose ses points sur son bureau et s’exclame : Nous allons mettre les points sur les i, chère demoiselle. Je suis le rédacteur en chef et vous êtes la stagiaire. Vous allez recommencer immédiatement l’article. Débrouillez-vous. Vous me tapez ça en vitesse. Pourquoi, allez-vous me dire ? Tout simplement parce que je vous l’ordonne !

La stagiaire : Mais la question est plutôt qui êtes-vous pour me donner un ordre ? Non, monsieur cela ne sera pas. Que feriez-vous sans moi ? Avouez-le je vous suis indispensable !

Le rédacteur : Je ne veux point perdre de temps, recommencez ! Je vous dis de recommencer donc vous recommencez !

La stagiaire : Je ne recommencerais pas. On ne peut continuer ainsi. Si à chaque article je dois recommencer je ne vais jamais m’en sortir. C’est impossible. Sans revenir à cet article, ne pourrions-nous pas prévenir des affaires toute pareilles par un arrangement raisonnable ? Un arrangement est à la fois bénéfique pour vous mais aussi pour moi : cet accord va permettre de fixer les limites.

Le rédacteur : J’y consens à condition que ce contrat soit respecté d’un côté comme de l’autre.

Ces deux me font un mal de tête terrible ! Pas vous ? Je comprends le point de vue de ces deux bien qu’ayant une préférence, vous l’avez bien compris,  pour cette jeune stagiaire qui a au moins du mérite par son travail et son courage de s’opposer à ce rédacteur qui n’a eu que la chance d’avoir un père propriétaire du célèbre quotidien. Oui, il faut s’opposer à cet autoritarisme qui a peut-être changé au cours du temps dans la forme mais je peux vous assurer, que le fond est le même : un usurpateur veut s’imposer sur autrui. La solution vous l’avez bien compris, je l’espère,  est un accord entre le subalterne et le supérieur.

Cette discussion avec vous, cher lecteur,  m’a fait un bien inouï. Je vous en remercie. Ma fatigue en revanche est insoutenable. Si j’allais mettre ma mettre sur mon oreiller ; Qu’en pensez-vous ?

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