Dissertation philosophique classique: Se connaître est-ce une illusion ?

Sujet : Se connaître est-ce une illusion ?

Note: 14/20

 

Introduction

        La connaissance est un des sujets primordiaux  de la philosophie. Socrate un des pères fondateurs de philosophie a ainsi déclaré : « Connais-toi toi-même et tu connaitras l’univers » ce qui montre bien la place importante de ce thème. Cette déclaration peut parait quelque peu absurde. Je suis en permanence lié à moi, la connaissance de soi parait ainsi à première vue évidente.  Connaitre a différent sens selon  la chose auquel il  se réfère. « Connaitre » au sens général  signifie avoir à l’esprit un objet ou une idée, savoir quelque chose.
Cependant,  « se connaitre » est différent de « connaitre ».  En effet, le pronom « Se » implique au verbe « connaitre » un caractère réfléchi.  « Se connaitre » signifie que l’on est conscient de l’existence de soi et d’en connaître l’identité. Pour « Se connaitre » il est nécessaire d’avoir une réflexivité sur soi et avoir accès à soi. Se connaitre c’est savoir qui on est. Il s’agit d’une prise de recul sur soi et même d’un dédoublement de soi. Cela implique donc nécessairement d’abord une conscience qui va permettre justement cette réflexivité et ainsi savoir ce que l’on connait de nous.
D’autre part, le terme «illusion » fait référence à une apparence trompeuse,  une appréciation conforme à ce qu’on croit mais fausse par rapport à la réalité. Les philosophes ont vu pendant longtemps dans l’illusion une simple erreur. D’ailleurs le mot illusion vient du latin « illudere » qui signifie tromper, abuser Ainsi, au premier sens le mot illusion signifie « erreur ».  Les termes « se connaitre» et « illusion » semblent s’exclure alors car l’illusion par définition échappe à la connaissance. S’il illusion il y a, on ne peut alors pas se connaitre. Cette opposition  révèle tout l’enjeu paradoxal du problème. En effet, chacun se connaitre ou plutôt « pense » être le mieux à même à se connaitre. Nul ne semble être plus proche de moi que moi, nul ne peut accéder à mes pensées autrement que moi. Cependant, la moindre expérience du rêve par exemple nous fait douter sur la réelle connaissance de soi.

On peut alors se demander : La connaissance de soi est-elle possible ou n’est-elle qu’illusoire ?

       Pour répondre à cette question, nous nous demanderons dans un premier temps en quoi la conscience que l’on a de soi permet d’acquérir une certaine connaissance de soi. Ensuite, nous étudierons en quoi la présence de limites à la conscience interrogeant sur l’existence d’une illusion de la connaissance de soi. Enfin, nous nous analyserons comment échapper à cette illusion et demanderons si le principal obstacle à la connaissance de soi ne serait pas lié à la « mauvaise foi » du sujet lui-même.

I La connaissance de soi est possible

       Pour se connaitre, il faut d’abord « reconnaître son existence », savoir que l’on existe. Or, cette reconnaissance de soi passe d’abord par la conscience de soi. La conscience de soi est la condition indispensable par laquelle nous prenons acte de l’existence du monde qui nous entoure et de notre propre existence.  Cette conscience commence par la capacité à dire « Je » en prenant du recul sur soi et prenant soi comme objet de pensée.  L’homme en effet se distingue de l’animal par sa capacité de penser. C’est même pour Pascal le roseau « le plus faible de la nature » mais ce qui le distingue, c’est sa capacité de penser. Par la conscience de soi, on a accès ainsi à la première connaissance de soi : savoir que l’on existe. Grâce à la conscience on a par ailleurs à l’esprit, et donc connaissance, de ses états et ses actes. On a sait ce que l’on fait. Lorsqu’on travaille par exemple, je sais que je travaille. Lorsque je marche, je suis conscient que je marche.  Ainsi, dès qu’il y a conscience de soi, cela implique une certaine connaissance de soi.

       Le philosophe Descartes va encore plus loin dans la considération de la conscience de soi comme connaissance de soi. Il explique en effet dans Les méditations métaphysiques, la conscience de soi est le fondement de toute connaissance y compris la connaissance de  soi. Dans cet ouvrage, Descartes est à la recherche d’un fondement pour la connaissance et remet alors en question tout ce qu’il a appris pour en vérifier la certitude.  Il en vient à mettre ainsi en doute les sens qui peuvent être trompeurs, les rêves et même les sciences qui sont communément admises comme certitude indubitable.  Par le doute, il en déduit que ce qui est certain est l’existence de la pensée, le « Cogito ». En effet, si je doute je ne peux douter que je doute, dès lors « j’existe dès lors que je pense ». Il en arrive à la célèbre formule latine, qu’il considère comme l’unique certitude  « Cogito ergo sum ». Même s’il y a un trompeur rusé, le doute s’avère impossible. Il me suffit de penser que je dois penser pour m’assurer que mon Moi n’est pas une illusion.

       La conscience de soi étant le fondement de la connaissance. Une pensée inconsciente est une contradiction selon la théorie cartésienne puisque la pensée prend sa source dans la conscience Pour le philosophe à l’origine de la théorie cartésienne, toute pensée est consciente. Ainsi, le sujet peut avoir accès à lui-même. Descartes définit le sujet comme « transparent à lui-même ». Selon le philosophe, partisan de la théorie dualiste, l’homme est la réunion du corps et de l’âme, la pensée. Comme on peut douter du corps, selon Descartes le sujet est ainsi conscient qu’il est au moins une « substance pensante ».

Transition : Ainsi, la conscience permet d’atteindre une certaine connaissance de soi. Mais cela relève d’une théorie dont le chef de file est Descartes. Selon Freud, Descartes a une trop grande prétention du sujet. La conscience présente en effet certaines limites qui posent la question de l’illusion de la connaissance de soi.

II Elle semble cependant assez limitée

       L’idée d’un Moi connu par la conscience par exemple,  que prône la théorie cartésienne montre ses limites. En effet, un sujet est en perpétuel changement. Il n’est jamais le même à chaque instant de sa vie. L’idée d’un « Moi » unique et intemporel n’est-ce pas illusoire ? Suis-je le même lors de ma naissance et aujourd’hui ? Il est évident que ce n’est point le cas. Dans son Traité de la nature humaine, Hume dénonce d’ailleurs l’illusion qui constitue l’idée du« Moi ». Il met ainsi en lumière que la définition cartésienne repose avant tout sur l’intuition ce qui ne peut constituer une preuve.  Selon le philosophe, on n’avons point, à aucun moment, l’idée du moi. Le Moi par définition implique l’idée de constance et d’invariabilité, « d’une impression particulière ».   Or, les impressions de l’homme ne sont jamais les mêmes. Nous varions, nous changeons, nous ne sommes pas les mêmes selon qu’il fait chaud ou qu’il fait froid, que ce soit le matin ou le soir. Nous changeons continuellement et nos impressions aussi.

       D’autre part, lorsqu’on cherche à se connaitre. On tente de prendre du recul et faire de soi un objet de réflexion à l’aide de la conscience.  Il s’agit alors pour le sujet de se juger lui-même. Comment peut-il alors être objectif à lui-même. Kant écrit ainsi dans son ouvrage Critique de la raison pure : «Je n’ai donc aucune connaissance de moi tel que je suis, Je me connais seulement tel que je m’apparais à moi-même».  Kant  explique que la recherche de connaissance de soi par la conscience n’est qu’une perception dont on ne peut garantir l’objectivité. Aucune perception n’est en effet sûre. Quand on est victime d’une illusion, on croit vraie ce qui est faux. Ainsi, la connaissance de soi que l’on croit avoir de soi n’est que déformation erronée de ce que l’on est.  Par ailleurs, si l’on suppose que la conscience est une activité et non une « chose pensante » comme les penseurs appartenant au mouvement de la phénoménologie comme Sartre ou Husserl, on peut émettre l’hypothèse qu’elle est capable de nous guider, nous influencer et être source d’illusion en rendant le sujet obscur à lui-même. Spinoza écrit ainsi dans son ouvrage Ethique de 1677 : « les hommes sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés ».Spinoza s’attaque aussi aux limites de la conscience. L’homme est conscient de ses actions mais il méconnait absolument pourquoi il agit. Selon le philosophe, la conscience fait croire au sujet que ses actions sont les résultats de sa propre volonté. Pour Spinoza, la vraie cause est l’influence du corps et des désirs.

       D’autre part,  certains événements de la vie quotidienne sont insaisissables par la conscience et donc posent la question de la connaissance de soi. Les rêves, les lapsus ou les symptômes pathologiques  autrement les « actes manqués » échappent à la conscience. C’est aussi le cas des pensées. Les pensées viennent à la conscience mais ne viennent pas de la conscience Or, si l’on admet que la conscience ne peut avoir accès à toutes les connaissances, on ne peut pas alors affirmer que la conscience permette l’accès à la connaissance de soi.

       Ces différents « actes manqués » conduisent ainsi Freud à la découverte de l’hypothèse de l’inconscient qu’il définit comme « légitime » et « nécessaire ». Selon Freud, La conscience de soi ne représente qu’une faible partie du psychisme à l’inverse de l’inconscient qui représenterait « les neufs dixièmes » de notre psychisme, idée qu’il illustre par la phrase célèbre de son ouvrage Introduction à la psychanalyse « L’homme n’est pas le maitre de sa propre maison ».  Une grande partie de nos actes en effet échappent à notre conscience, donc à notre connaissance. Freud nous explique que ces « actes manqués » sont refoulés par notre conscience dès qu’ils sont considérés contraires à la morale. Pour les maintenir dans l’inconscience, il existe selon Freud « une résistance »  empêchant leur passage dans le conscient. Un désir que je juge contraire à la morale me vient. Il est alors refoulé immédiatement. Cependant, ce désir insatisfait tend à ouvrir la porte la conscience. Pour maintenir la porte fermée, un garde est placé entre les deux, c’est la résistance. Il est ainsi impossible de se connaitre complètement, une grande partie de nos actions œuvrant à notre insu.           C’est pourquoi Nietzsche dans le Gai Savoir dit : « Nul n’est plus que soi-même étranger à soi-même ».

Transition : L’existence de l’inconscient implique une limite à la conscience et donc à la connaissance de soi. On peut ainsi dire que la connaissance de soi n’est vraie ou du moins il ne s’agit que d’une apparence trompeuse, une illusion. Freud qui a théorisé l’inconscient n’encourage cependant pas l’homme à se laisser dormir par l’inconscient ou à se déresponsabiliser. Il s’agit bien au contraire d’une invitation à la connaissance de soi et dénonce cette illusion faisant croire au sujet qu’il est transparent et maître de lui-même. Se connaitre est une construction dynamique qui aide l’homme à vivre et donc ce sens il faut éviter l’ignorance en cherchant à connaitre au moins une partie de soi, bien que la transparence totale à soi-même semble irréalisable.

III Comment approfondir la connaissance de soi ?

Selon Freud, on peut « apprendre » à se connaitre par un travail sur soi afin d’accéder à la conscience. Freud laisse parler les malades et les assure qu’ils savent ce qui les bloque. Cependant, il est difficile de rappeler des souvenirs oubliés. En réalités, deux forces agissent : l’effort et la résistance. Plus la résistance est forte, plus le souvenir est déformé.  Les rêves, lapsus, symptômes, signes d’une réalité inconsciente, selon Freud peuvent être interpréter afin d’en comprendre le sens.  Les manifestations sont désordonnées mais en vérité elles obéissent à de véritables lois. Elles possèdent ainsi un sens qui demande à être interprété. Freud, dans son ouvrage L’interprétation des rêves, donne l’exemple d’une femme qui raconte son rêve dans lequel bien qu’elle souhaite donner un dîner, elle est confrontée à de nombreux obstacles lui en empêchant.  Ce rêve s’avère en réalité l’expression « d’un désir refoulé ». Elle a en réalité peur que son mari le trompe avec l’amie qu’elle devait inviter à dîner. Le saumon correspond au « plat de prédilection de son amie ». Ainsi, par l’étude des «actes manqués » on peut ainsi mieux se connaitre et rendre conscient des choses qui étaient auparavant enfouies dans l’inconscient.  Le rêve qui est l’accomplissement déguisé d’un désir refoulé dans l’inconscient. Cette manifestation inconsciente est motivée par le désir refoulé par le psychisme qui se défend. Freud considère le rêve comme la « voie royale qui mène à l’inconscient ». En effet, dans le sommeil, la résistance est beaucoup plus faible ce qui permet une brèche. Mais il y a une censure du rêve qui l’empêche de s’exprimer complètement le désir est camouflé. Il faut ainsi tout de même l’interpréter.

       Autrui peut aussi permettre d’acquérir une connaissance de soi. C’est en effet le regard qu’autrui porte sur moi qui me révèle à moi-même. Autrui apporte un regard différent sur soi, un regard extérieur qui joue le rôle de remède à la subjectivité.  Autrui va ainsi venir corriger notre propre vision du monde qui a pu être déformée par notre conscience.  Sartre déclare ainsi : « autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même ».  Le philosophe à travers cette phrase montre qu’autrui est nécessaire pour acquérir une connaissance plus objective, autrui jouant le rôle de médiateur.

       Le travail sur soi et autrui permettent d’acquérir une certaine connaissance de soi mais ne sera jamais total et révélera toujours une part d’illusion. Mais l’illusion est-elle une simple erreur ? Cette fausse apparence n’est-elle quelque chose de vitale ? Cette illusion n’est-elle pas finalement une volonté même du sujet ?  Tel est le point de vue de Nietzsche. Si Descartes et Kant dénoncent l’illusion erreur, Nietzsche voit dans l’apparente illusion une nécessité.  Nietzsche écrit ainsi dans La volonté de Puissance, «  Si l’on voulait sortir du monde des perspectives, on ferait naufrage. Abolir les grandes illusions déjà complètement assimilés détruirait l’humanité. » L’œuvre d’art, le tour de magie, l’espace du rêve nous enchante, nous captive. L’illusion est la condition même de la vie et de l’existence. Une illusion est aussi un point de vue subjectif mais surtout protecteur. Parfois, la pure apparence nous réconforte et protège de la réalité triste de soi et du monde. Nietzsche encore dans son ouvrage La volonté de puissance répète que l’apparence et l’illusion sont nécessaires « il serait possible que la véritable nature des choses fut tellement nuisible tellement hostile aux conditions mêmes de la vie, que l’apparence fût nécessaire afin de pouvoir vivre ».  L’apparente illusion de la connaissance de soi est ainsi selon Nietzsche indispensable à l’homme. A quoi bon finalement de se connaitre complètement ? Ne va-t-on pas à force de se connaitre faire face à ce que nous sommes vraiment, un être faible qui passons notre temps à attendre la mort, le néant ? L’homme refuse à admettre cette vérité insupportable. C’est une idée que partage le philosophe du XXe siècle Jean Paul Sartre qu’il développe notamment dans son ouvrage L’Etre et le Néant. Selon lui, le sujet se protège par la mauvaise foi contre l’angoisse en trompant sa conscience. L’homme, incapable d’assumer, le caractère artificiel de sa condition s’oblige à accepter une fausse vérité.

Conclusion :

       Au cours de cette étude, nous avons vu que la conscience de soi, certitude indubitable permet d’accéder à un certaine connaissance de soi. Selon Descartes, elle permet même une transparence totale du sujet à lui-même, en considérant que toute pensée est consciente. Cependant, nous avons pu voir que la conscience présente certaines limites révélant la part d’illusion dans la connaissance de soi. L’existence de l’inconscient réduit la conscience de soi à une part infime du psychisme et donc la connaissance de soi à une certaine illusion. La connaissance totale de soi étant nécessairement impossible, il faut se résoudre à sortir de l’ignorance en cherchant à connaitre au moins « une partie de soi », grâce par exemple au travail sur soi ou à autrui. Le sujet est ainsi réduit à une illusion de la connaissance de soi mais cette illusion est indispensable et vitale au sujet. L’absence d’illusion rendrait la vie du sujet insupportable.

 




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