Dissertation philosophique: Toute relation à autrui est-elle un échange ?

Sujet : Toute relation à autrui est-elle un échange ?

Note: 16/20

Introduction:

Les relations à autrui interviennent quotidiennement dans notre vie. On a tous eu au des relations avec autrui. Une relation est la création d’un lien avec quelque chose. La relation à autrui est un certain type de relation. Autrui est différent de « autre ». Autre désigne n’importe quelle chose que ce soit un homme ou un objet. Autrui est moins général. Il ne désigne pas n’importe quel autre. Autrui vient du latin « alter » qui signifie celui qui n’est pas le même. Autrui désigne à la fois ce qui n’est pas moi et qui me ressemble. Ainsi, lorsqu’on parle de relation à autrui on parle de relation avec une personne. Il peut s’agir de relation marchande par exemple quand on va à boulangerie mais aussi d’une relation affective comme une relation avec un ami.

De façon générale, l’échange se définit comme l’action de donner pour recevoir, pas forcément la même chose,  mais deux choses jugées équivalente par les individus participants à l’échange.  L’échange implique donc la notion de réciprocité. Une relation impliquant un échange est d’une certaine manière intéressée par définition.  Il s’agit de « donner » dans le but de « recevoir ».

La relation à autrui étant une relation humaine invoque au premier abord une certaine gratuité tandis que l’échange fait référence à une relation intéressée. L’échange est ainsi d’une certaine manière un obstacle à la relation à autrui. Le quantificateur « tout » fait référence à un caractère universel. « Tout » désigne l’ensemble des relations à autrui sans exceptions. « Tout » nous demande donc si toutes les relations à autrui sont marquées par la réciprocité, en d’autres termes si toutes les relations à autrui sont intéressées par l’existence perpétuelle d’un échange.

Les relations humaines se rapportent-elles tous un échange ? Une relation à autrui « gratuite » existe-t-elle ?

Pour répondre à cette question, nous verrons tout d’abord que l’échange fonde la relation. Puis, nous verrons que toute relation à autrui n’implique pas forcément un échange. Enfin, nous demanderons si finalement toute relation à autrui ne présente-t-elle pas un intérêt.



I Oui,….

L’échange va être le moteur de la relation à autrui car il est vital à la survie de l’homme. Ainsi, selon Smith la relation à autrui existe car il en découle un avantage après. L’homme est incapable de satisfaire seul ses besoins et quand il se rend compte qu’autrui peut résoudre un de ses problème : l’homme propose alors à autrui d’échanger un travail contre un autre. Se crée alors la relation à autrui. Mais si autrui accepte cet échange où chacun « donne pour recevoir », c’est qu’autrui a aussi besoin d’un «  autre autrui ». La relation à autrui s’instaure ainsi par un calcul d’intérêt et par la compréhension que  l’un est dépend de l’autre. Smith explique que si l’homme le pouvait, il aurait été  indépendant. Mais l’homme est trop faible pour être capable de vivre seul et a nécessairement besoin d’autrui pour survivre. Rousseau dans son discours sur les origines et les inégalités parmi les hommes, explique d’ailleurs que cette situation d’indépendance d’autrui si elle a existé, est instable et fut donc momentanée. Dans cet ouvrage, il tente de remonter à l’origine des inégalités. Il se base sur un postulat selon lequel l’homme dans un temps très ancien vivait solitaire en totale harmonie avec la nature. Il est en état d’indolence. Il  était capable de se satisfaire seul. Mais rapidement, se forme une société primitive où chacun est capable de faire autant que l’autre. Au cours du développement de cette société, apparait alors « le commerce indépendant ». A travers, cet oxymore Rousseau montre la fragilité de l’existence d’un homme solitaire capable de rester en état d’indolence. L’homme n’est pas capable de rester longtemps dans cette situation. L’homme comme le définit Aristote est « un animal politique ». Cela signifie que l’homme selon Aristote est fait pour vivre en société afin de subvenir à ses besoins. Platon explique d’ailleurs aussi cette idée dans son ouvrage La République.  Il écrit dans cet ouvrage que seule une coopération entre les hommes peut leur permettre de se satisfaire. Dans le livre II, il écrit ainsi : « Ce qui donne la naissance à une cité, c’est, l’impuissance où  se trouve chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve pour une tonne de choses ». C’est ainsi par nécessité que les hommes vont avoir recours à l’échange qui faire naitre la relation.

Chaque homme possède des facultés différentes d’autrui et comme la « toute humaine nature est entre le naître et le mourir » comme le dit Montaigne dans les Essais, se met en place la division du travail. Cette singularité de capacités chez chacun provient selon Kant de « l’insociable instabilité » de l’homme qui a besoin d’autrui mais qui dans le même temps en rivalité avec autrui résultant de son caractère égoïste.
L’homme a donc des facultés uniques qu’autrui n’a pas et qu’autrui a mais qu’il n’a pas. Ainsi, il lui manque nécessairement  quelque chose. Je ne peux pas être par exemple à la fois professeur, agriculteur et plombier par exemple. S’il faut que je fasse un gâteau et que j’ai besoin de chocolat, je ne vais pas aller travailler dans les cultures de cacaotier qui sont dans l’autre côté de l’Amérique. Cela est inconciliable  et incompatible avec ma vie choisie. Ainsi, s’il avait le choix évidemment que l’homme aurait préféré être indépendant et libre des autres. Mais par nature, il va avoir nécessairement besoin de l’autre. Ainsi, l’échange va être le moteur de la relation.  Une relation avec boulangère pour l’achat de pain par exemple ne se fonde-t-elle pas aussi sur la base de l’échange ? S’il n’y avait pas ce besoin de pain, nous n’irions voir la boulangère.  Le but de cette relation est le pain. Que ce soit Mme la boulangère, son mari, son fils ou même une machine, nous irions tout de même à la boulangerie afin d’obtenir le pain. Cette relation est donc interchangeable et autrui va être un moyen d’atteindre une fin qui est le pain.

            L’échange de mots comme dialoguer, débattre ou discuter,  peut également être la base d’une relation. Le langage est en effet, est un lien très important entre les individus d’une société. Sans langage, la communication entre un homme et autrui est contrarié et la société ne peut se former. Or, il n’existe pas d’homme sans société. Le langage est un lien qui unit les hommes et crée la relation à autrui. Lorsque l’on est par exemple dans un pays étranger et que l’on ne parle pas la langue du pays. On se sent exclu et si par chance on rencontre un homme qui parle notre langue, on va alors à sa rencontre afin d’échanger des mots avec lui. Un lien de contact se crée. Merleau Ponty fait du dialogue un thème de son livre Phénoménologie de la perception. Selon Ponty, le dialogue à autrui est un besoin chez l’homme et va donc être un des moteurs de la relation à autrui. Le dialogue vient en effet libérer l’homme de sa solitude qui l’emprisonne.  Merleau Ponty compare le dialogue à des tisses qui s’enchevêtrent pour ne former plus qu’un et même tissu. Lors d’un dialogue, les pensées de chacun vont être complémentaires. On prend alors conscience de la dimension collective de la pensée. L’homme va ainsi échanger des « tisses » de pensée pour parvenir au but d’un « tissu » entier grâce à autrui.

            Il existe selon Lévi-Strauss, il existe un autre type d’échange à l’origine de la relation à autrui : l’échange matrimonial. Selon Lévi-Strauss l’interdiction de se marier avec nos plus proches parents comme le frère ou la sœur dans presque toutes les sociétés est à l’origine d’un échange de femme qu’on « refuse pour être offerte ». Une femme telle que la sœur d’un homme va être offerte à autrui. Cette « offre » donne selon Levi Strauss un droit sur les femmes qu’autrui à l’interdiction de marier. Ce type d’échange est aussi un support de relation à autrui.

TRANSITION:Ainsi,  l’échange  est à l’origine de la relation  à autrui. Cependant,  si l’on se limite à l’intérêt et que l’on se considère autrui uniquement comme moyen de parvenir à une fin,  ce que l’on perd c’est la relation à autrui au sens propre.  Lorsque le but de la relation est l’échange, la relation ne met pas en valeur autrui. Il s’agit plutôt donc d’une relation à l’autre qu’une relation à autrui. On peut ainsi se demander s’il existe des relations à autrui ne reposent pas sur un lien de réciprocité avec une logique de « donner pour recevoir ».  L’échange implique la notion de réciprocité.  Mais certaines relations ne sont pas fondées uniquement sur la notion de « donner pour recevoir ». L’homme est libre et est muni de la capacité de vouloir et choisir. Il a une capacité de conscience. Il peut avoir une relation qui ne satisfait pas que ses intérêts et avoir une relation dont le but est la relation en elle-même.



II Cependant, …

Les relations de type moral sont ainsi par exemple des relations où l’intérêt est absent. Selon Levinas,  la relation à autrui est en effet véritable lorsqu’il n’y  a pas d’intérêt. Le concept de Levinas est une relation à l’autre en tant que personnage unique. La singularité d’autrui repose pour Levinas sur le visage.  A la vue de ce visage, on sort de son égoïsme en prenant conscience que l’on n’est pas seul au monde. Cette sortie de soi-même entraine une responsabilité morale envers l’autre. Le « tu ne tueras point » est ainsi immédiatement inclus à la perception de l’autre « moi » qu’est « autrui ». On est ainsi moralement obligé de ne pas le tuer. Le bénévolat est ainsi par exemple une relation de type moral qui possède une idée de gratuite. On fait du bénévolat afin d’aider, se secourir autrui qui est en danger. On se sent « responsable moralement » de la situation d’autrui. On donne de soi sans avoir l’intention de recevoir. L’idée de relation à autrui « gratuite » est partagée par d’autres philosophes tel que Kant. Kant dit en effet que lorsqu’il s’agit d’un acte moral, il faut : « traiter autrui comme une fin et non un moyen ». Le but de la relation dans ce cas est donc autrui et non un quelconque intérêt.

Les relations créées par la perception, les sentiments telle qu’une relation à autrui amicale sont aussi des relations ne reposant pas sur la notion de « donner pour recevoir ».  Une relation d’amitié bien qu’elle puisse être parfois intéressée, a pour fin la relation elle-même. Il s’agit d’un amour réciproque entre deux personnes. Une relation d’amitié est particulière, unique à un certain autrui. C’est une relation unique contrairement à une relation reposant sur un échange économique comme celle d’un homme qui achète du pain chez la boulangère. On utilise d’ailleurs le déterminant possible « mon »  pour désigner un ami. Si cet ami a un problème, on sera plus particulièrement attristé et touché qu’un quelconque autrui.
Une relation à autrui ne présente pas non plus d’échange lorsqu’il s’agit de relation unilatérale. Lorsqu’une hiérarchie est instaurée, un individu donne et un autre reçoit. Par exemple, dans le cas d’une relation dominant/dominant entre un commandant de l’armée et un soldat de grade peu élevé, le commandant aura le droit de s’exprimer tandis que le soldat ne pourra qu’approuver mais jamais contester. Il n’y aura pas de transfert de paroles équivalent donc pas de véritable échange. Il n’y a donc pas de réciprocité.

            TRANSITION:Certaines relations à autrui semblent ainsi ne pas reposer pas sur une volonté de « donner pour recevoir ». Se pose cependant la question dans un monde où les échanges dominent si cette relation est véritablement désintéressée ? Est-il  vraiment possible d’avoir une relation à autrui en donnant sans rien recevoir ?



III Existe-t-il des relations à autrui à sens unique ?

Prenons l’exemple du don. Le don comme son étymologie l’indique consiste a priori à donner sans recevoir. Cependant, le don n’implique-t-il pas un contre-don ? Quand nous faisons un don,  on crée une obligation chez le donataire qui reçoit le don. C’est ce qu’explique Mauss dans Essai sur le don. Marcel dans cette œuvre pose la question qu’est ce qui dans la chose donner nous oblige à donner en retour ? Le don implique selon Mauss trois éléments : l’obligation de donner, l’obligation de recevoir et de rendre.  En effet, lorsque l’on donne par exemple une pièce à un mendiant, on attend qu’il fasse de cet argent quelque chose de « bon » et non qu’il achète par exemple de l’alcool.

Une relation à autrui où l’on donne sans contrepartie est d’une certaine façon une forme d’égoïsme et présenterait donc un caractère intéressé. En effet, quand on fait du bien à autrui, on se fait en réalité du bien à soi-même. Nous avons conscience que le geste est bon. Nous réfléchissons avant d’agir et naturellement nous agissons en cherchant un intérêt si petit soit-il. On ne fait jamais quelque chose pour rien. Lorsque l’on fait du bénévolat, on veut aider autrui qui est en difficulté par exemple. Le bénévolat est donc a priori « gratuit », « désintéressé ». Mais lorsque l’on fait cette action, on en tire une satisfaction personnelle. On est fier de ce que l’on a fait. Autrui n’est alors pas qu’une fin mais aussi le moyen d’atteindre cette satisfaction personnelle. Dans le cas d’une action d’aumône, peut-on encore parler de don si on fait l’hypothèse que celui qui donne trouve son intérêt ?  C’est une idée que partage le philosophe Friedrich Nietzche. Selon lui, rien n’échappe à l’échange intéressé quand il y a relation avec autrui. Il pense qu’une relation purement désintéressée est irréalisable et ne constitue qu’un idéal. En effet, l’homme est selon encore Nietzche influencé par ses sentiments et ses besoins. Cette action de relation à autrui où l’on donne sans contrepartie présente ainsi une ambiguïté.  La religion qui ordonne certaines conduites a priori désintéressées est aussi une relation finalement doté d’un intérêt. En effet, les croyants appliquent ces principes car ils ont une crainte de représailles de la part de leur Dieu. On promet d’ailleurs dans de nombreuses religions comme la religion juive, chrétienne ou musulmane le paradis ou le Salut si le fidèle s’est bien conduit pendant sa vie. Bien que le fidèle puisse avoir un doute sur l’existence d’un dieu, il peut appliquer ses lois uniquement par peur de punitions divines et par l’espoir d’une reconnaissance divine.

La relation à autrui peut aussi résulté d’une volonté d’être « bien vu », « reconnu » par autrui. Le regard d’autrui peut en effet influencer nos comportements.

L’homme ne peut éviter et ne pas prendre en considération le regard d’autrui. Jean Paul Sartre définit autrui comme « médiateur entre moi et moi-même ».  Cela signifie que la perception d’autrui de soi nous permet de réfléchir et d’apprendre sur soi-même. Sartre explique que lorsque l’on fait un geste maladroit ou vulgaire, et que l’on est surpris on se rend compte de la vulgarité de notre action et on a honte. La relation à autrui nous amène ainsi à avoir honte de certaines attitudes qui par ma propre réflexion ne m’apparaissait pas honteuse. C’est comme un enfant qui fait un geste déplacé telle une grimace et qu’un adulte lui fait la réflexion. Autrui nous amène à être conscients de ce qu’on n’avait pas conscience. Le retour de l’image d’autrui devient un objet d’observation et de réflexion.  De même que le regard d’autrui m’apprend sur moi-même, mon regard sur autrui apporte sur sa connaissance de lui-même. Lors d’une relation à autrui, il y a ainsi un échange. Mais en plus de cet échange, autrui peut nous contraindre à agir contre notre car on a honte.
« L’enfer, c’est les autres » dit Sartre dans l’Etre et le Néant. Cette expression paradoxale interpelle quiconque lecteur. Cette réaction n’est-elle pas la preuve que le regard d’autrui agit sur nous ? Cette expression nous interpelle car « autrui » en l’occurrence Jean Paul Sartre porte un jugement sur « Nous » lecteur. Le terme « enfer » est très virulent. L’expression prosaïque « C’est l’enfer » par exemple désigne tout ce qui est très difficile à surmonter ou qui est très désagréable. Il est en effet impossible d’oublier le regard d’autrui qui nous suit en permanence. On a besoin d’autrui mais le regard d’autrui ne nous lâche pas.  On agit toujours en fonction de l’autre. Lorsqu’on est surpris par exemple par quelqu’un alors que l’on fait quelque chose qui s’oppose à une certaine « morale sociale », on est alors envahi d’un sentiment d’abaissement, d’humiliation autrement dit de honte. C’est ainsi que l’on va agir comme le souhaite l’autre et non que l’on veut nous-même afin de restaurer la liberté qui est contrainte par l’autre. Nous pouvons ainsi agir comme le veut la « morale sociale » pour ne pas ressentir cette honte et obtenir au contraire la reconnaissance d’autrui.

Conclusion:

                              Au cours de cette étude, nous avons vu que l’échange est le moteur de la relation à autrui. L’échange peut naître d’un besoin nécessaire à la survie, de la volonté de rompre avec la solitude ou du respect de certaines prohibitions. Ces relations qui reposent sur des échanges considèrent autrui comme un moyen et non comme une fin. On perd ainsi le caractère de relation à autrui. Nous avons vu que certaines relations comme de type moral semblent s’appuyer sur le concept de donner sans contrepartie. Mais, finalement cette idée présente des limites car une action de donner appelle à un retour comme le don et le contre-don. Ce type d’action provoque une satisfaction personnelle ce qui constitue donc un certain intérêt. Enfin, une relation à autrui « désintéressée » peut résulter de l’influence du regard d’autrui.

 


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