En quoi le regard que porte le narrateur (Momo) sur la société permet à Emile Ajar de proposer une réflexion sur des sujets graves ?

Synthèse La vie devant soi, Emile Ajar

La vie devant soi est un roman de Gary alias Emile Ajar écrit en 1975.  Ce roman met en scène un jeune garçon Momo qui vit chez Madame Rosa, une assistante maternelle. Orphelin  et immigré, Momo  va se questionner sur son identité. A travers son regard d’enfant mais en plein apprentissage, Emile Ajar va proposer diverses réflexions sur la société et aussi philosophiques. Cet enfant spontanée inscrit le roman dans le réel.
Nous allons donc nous demander en quoi le regard que porte le narrateur (Momo) sur la société permet à Emile Ajar de proposer une réflexion sur des sujets graves ?

I Regard du narrateur, usage de la « langue verte »

Ce récit présente un caractère très plaisant et léger au premier abord. Cet aspect réside notamment sur le regard que porte le narrateur.  Le récit est en effet  raconté à la première personne. Momo, orphelin, qui a une dizaine d’année  vie chez madame Rosa, une ancienne prostituée. Il est spontané dans la manière de décrire le monde qui l’entoure. Enfant d’un quartier populaire, le langage est marqué par son inscription dans la « langue verte » et parlée. Il n’hésite pas à employer du langage argotique voire vulgaire tels que «  chier », « chialer »,  « pute ». Il parle également en utilisant des formules elliptiques propres au langage oralisé : «  ça me manque ».  Les fautes  dans l’orthographe de mots est volontaire comme le mot « proxénète » qui va être écrit et exprimé par Momo : « proxynète ». Momo provoque le sourire du lecteur notamment lorsqu’il emploie des expressions n’en comprenant pas forcément le sens : « Croyez-en moi en ma vieille expérience ». Cet usage de la « langue verte » par Momo peut surprendre voire choquer le lecteur. A première vue, on pense que ce choix est involontaire puisque c’est un enfant qui est le narrateur. Ce langage est en réalité un des fondements ce roman et le singularise. Ce langage de « rue » permet à Emile  Ajar d’inscrire le récit dans le réel et la réalité quotidienne des quartiers populaires. Ce langage permet aussi de faire des euphémismes et dire de façon moins brutale parfois la réalité. Rosa ne veut ainsi pas devenir un « légume » pour dire cadavre.

II La grande lucidité du narrateur, Momo

            Momo apparait rapidement comme un enfant différent qui fait preuve d’une grande lucidité. Il semble avancé pour son âge et comprend des notions « d’adulte ». D’ailleurs plusieurs personnages de rencontre vous lui faire la remarque comme par exemple son amie prostituée qui  lui  dit: « Tu en sais des choses pour ton âge… ». Malgré ses 10 ans et 14 ans finalement, Momo émet des jugements même sur les adultes. Par exemple, il critique par le biais d’un monologue intérieur le médecin qui a administré de l’héroïne à Rosa : « Je lui ai rien dit parce qu’à quoi bon, c’était un jeune mec de trente ans qui avait encore tout à apprendre ». Momo dit des phrases parfois presque philosophiques sur la vie par exemple: « L’humanité n’est qu’une virgule dans le Grand Livre de la vie». Momo sait très bien dès le début du roman que Rosa va bientôt mourir et va l’aider à surmonter  son angoisse de l’hôpital notamment en s’occupant d’elle. Momo va lui mentir lui disant notamment que sa famille va venir la chercher pour l’emmener en Israel. Il veut lui donner de l’espoir car : « si j’étais là pour lui donner des soucis, elle n’aurait plus aucun intérêt à vivre ». Il fait preuve ainsi d’une grande maturité et prend des responsabilités.  Il comprend également le monde qui l’entoure. Il déclare de façon spontanée « Tu sais ce que c’est une putain ? C’est des personnes qui se défendent avec leur cul ». Les termes peuvent apparaître vulgaires mais ils ont été minutieusement choisis.

III L’image poétique

Ce roman est de plus empreint de la poésie enfantine de Momo qui ajoute un côté plaisant au roman mais montre aussi sa parfaite lucidité. Momo fait en effet plusieurs parallèles imaginés  de la réalité qu’il va sublimer. Ainsi, par exemple Momo compare la mère qui protège à une lionne : « il y avait là une lionne qui voulait […] défendre ses petits ». Momo rêve tous les soirs de cette lionne comme il le dit : « Je faisais entrer ma lionne  presque toutes les nuits ». Momo à travers cette image évoque le manque d’amour maternel étant orphelin et le rêve de voir sa mère. Cette « poésie » se retrouve aussi lors de la découverte d’un studio de cinéma par Momo. Il s’agit d’un véritable spectacle qu’il va transfigurer. Ce tournage de film est en effet quasi fantastique : « le mec a du mourir cinq ou six fois. C’est le vrai monde à l’envers et c’était la plus belle chose que j’ai vue […] les morts retournaient à la vie». La vitrine du grand magasin va également émerveiller Momo et peupler ses rêveries. Pour Momo, le monde des clowns est le monde idéal car « ils ne vieillissent pas eux ». Momo rêve aussi de son avenir et du métier qu’il souhaite exercer plus tard pour échapper ainsi au présent : « Je voudrais être flic moi aussi quand je serai majoritaire pour avoir peur de rien et personne et pour savoir ce qu’il faut faire. ». Cette rêverie révèle ses préoccupations et ses interrogations. Il a peur de la société, il ne sent pas assez protéger. Cette idée rejoint la douleur qu’il ressent d’être orphelin d’ailleurs.

 Ce personnage lucide permet à Emile Ajar de proposer une réflexion sur des sujets graves.

IV Des sujets graves abordés à travers le regard de Momo

  1. Description réaliste du quartier où vit Momo

Emile Ajar que l’on peut nommer de « Zola du XXe siècle » décrit le quartier populaire de Belleville où vit Momo. Ce quartier est marqué par la pauvreté. Belleville est un quartier où sont regroupés les différentes minorités : « Rue Bisson, il y a beaucoup d’autres juifs, Arabes et Noirs et ça continue comme ça jusqu’à la Goutte d’Or et après c’est le quartier français qui commence ».  Emile Ajar dénonce la « ségrégation sociale » qui oppose les minorités, les pauvres, aux « populations françaises », les riches. Pour survivre, Momo a besoin de « J’ai commencé à chaparder dans les magasins, une tomate ou un melon à l’étalage. » bien qu’il déclare le faire pour se faire remarquer. Momo ne va plus à l’école dont il en garde un pas très bon souvenir : « c’est à l’école que l’on m’insultait ». Emile Ajar montre d’ailleurs les conséquences de l’absence de scolarité de Momo par les fautes d’orthographes. La langue « verte » de Momo  renvoie au milieu populaire qui souffre de pauvreté.  Ce « monde à part » désespéré se réfugie parfois dans la drogue : « Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur » et ainsi échapper à la réalité quotidienne. A la fin du roman, Rosa ne payant plus son loyer par manque d’argent est menacée de quitter l’appartement. Momo et Rosa sont alors obligés de se réfugier dans la cave de Rosa ou le « trou juif ».  Cette situation dénonce les conditions très précaires des habitants de ces quartiers.

  • Le sujet de la prostitution

            Les quartiers doivent survivre et une des solutions est la prostitution. Momo est d’ailleurs fils d’une prostituée et élevé par Rosa qui fut une prostituée. Le personnage de Momo, jeune et spontanée permet Emile Ajar d’aborder ce sujet délicat de façon directe. Les femmes qui se prostituent sont obligées pour subvenir aux besoins du foyer. Ces femmes « se défendent » comme le dit momo. Emile Ajar montre ainsi comment ces femmes sont victimes des hommes. La mère de Momo  fut d’ailleurs tuée par son mari. Cependant,  Rosa considère sa période où elle s’est prostituée comme : « la plus heureuse de sa vie » car c’est pour elle une période où elle était jeune. Elle souhaite retourner en arrière.  D’ailleurs, Rosa demande à Momo de lui jurer de ne jamais se prostituer: «  Le cul c’est ce qu’il y a de plus sacré chez l’homme. C’est là qu’il à son honneur ».

  • Le thème du racisme

Un des thèmes abordé est aussi le racisme. Momo est d’ailleurs musulman et Rosa qui le garde est d’origine juive. Il fait aussi intervenir dans le roman des personnages d’origine africaine comme Lola qui fut championne de boxe au Sénégal. Romain Gary veut en effet dénoncer le racisme. Il fait une satire du  racisme notamment lorsque le père de Momo vient chercher son fils. Rosa voulant garder Momo qu’elle a élevé depuis l’enfance lui fait croire qu’elle l’a éduqué comme un juif et Moïse qui est juif a été éduqué comme un musulman. Youssef Kadir montre alors des signes de racisme en déclarant ne pas vouloir que son fils soit juif. Cependant, Emile Ajar propose un message de tolérance et d’amour des religions. Momo, musulman, et Rosa, juive, s’aiment et sont inséparables.

  • Les répercussions de la Shoah sur l’individu

Par ailleurs, ce roman évoque les répercussions de la Shoah sur l’individu.  Rosa a en effet subi les camps durant l’holocauste.  Elle en est depuis traumatisée à vie.  Depuis que la police est venue sonner à sa porte pour l’emmener à Auschwitz, Rosa est complètement effrayée. Pour éviter que cette situation se reproduise, elle a fabriqué des faux papiers pour cacher qu’elle est  juive.  Lorsqu’elle y repense, elle se réfugie dans une cave nommée « le trou juif ».  Elle y cache d’ailleurs un tableau d’Hitler. Ce tableau est un moyen pour elle de se rassurer de ses angoisses : elle a déjà connu pire.

  • Une réflexion sur la fuite du temps, la vieillesse et la mort

D’autre part, Romain Gary propose une réflexion sur la fuite du temps et par ricochet la vieillesse et la mort.  Au fil du roman, la condition de Rosa se dégrade. Le titre « La vie devant soi » raisonne d’ailleurs comme une antiphrase pour Rosa. Rosa a plutôt la vie derrière soi mais c’est Momo qui a la vie devant lui. Rosa est angoissé de devenir un « légume » à l’hôpital et d’avoir le cancer. Ce sont ses deux principales craintes. Progressivement, Rosa ne peut plus monter les escaliers et s’occuper de Momo. Les rôles vont d’ailleurs s’inverser.  Momo qui ne veut pas se séparer de Rosa rêve d’un monde où le temps est inversé. Il est ainsi fasciné par la scène de doublage des voix : «  C’était le vrai monde à l’envers et c’était la plus belle chose que j’ai vu dans ma putain de vie ». Momo y revoit : « madame rosa jeune et fraiche avec toutes ses jambes et je l’ai fait reculer encore plus et elle est devenue encore plus jolie. J’en avais les larmes aux yeux ». Cette image très touchante montre son attachement à Rosa et sa volonté de s’opposer à la tragédie de l’homme. Le roman est aussi marqué par la déchéance de Mr Hamil qui ne se souvient plus de rien progressivement. Pour Momo, le temps « c’est du vol ».

  • Le thème de l’amour

Enfin, l’amour est aussi un des thèmes abordés par ce roman. L’amour est d’ailleurs la préoccupation  du narrateur Momo. A partir de l’âge de 7 ans lorsqu’il apprend que Rosa exige une pension pour le garder. Momo qui pensait que Rosa le garder par amour, se sent trahi et se remet en question. Il se sent seul. Ce sentiment de solitude grandit avec la découverte de sa condition orpheline. Momo attend que sa mère vienne le cherche telle la lionne  imaginée qu’il « faisait venir presque toutes les nuits ».  Pour appeler sa mère il va d’ailleurs suivre les recommandations d’un autre enfant comme « chier partout dans l’appartement » mais qui ne va pas s’avérer efficace. Pour combler ce « manque d’amour », il s’offre Super, un chien auquel il offre toute son affection. Il le vend pour lui garantir une meilleure vie. Il se consacre ensuite à Arthur, un parapluie qu’il va vêtir et se servir pour attirer l’attention. Momo veut ainsi qu’on s’intéresse à lui.  Il va découvrir le véritable amour de Rosa pour lui lorsque son père vient le chercher. Momo va alors être complice du mensonge de Rosa qui souhaite le garder.  Momo à la fin du roman s’occupe ainsi de Rosa et tente de la rassurer comme elle le faisait auparavant. Il ne va lui dire par exemple qu’elle va devoir aller à l’hôpital dont elle est effrayée.  Momo ne pas se séparer de Rosa : « J’avais une peur bleue de se retrouver sans elle ».L’amour est ainsi une problématique essentielle du roman. Hamil pose d’ailleurs la question à Momo : « Est-ce qu’on peut vivre sans aimer ? ». Romain Gary répond à la dernière phrase du roman en écrivant : « Il faut aimer ».

    Au cours de cette étude, nous avons donc vu que le narrateur interne se singularise son regard empreint de réaliste avec un emploie de la langue « verte ». Ce narrateur fait preuve d’une extrême lucidité de la réalité mais qui laisse parfois recourt à son imagination. Ce regard lucide va permettre à Emile Ajar de portrait un regard aiguisé sur la société comme la pauvreté des quartiers populaires et les problèmes qu’elle engendre, mais aussi le racisme, les répercussions de la shoah sur l’individu. Il aborde aussi des sujets philosophiques comme la fuite du temps ou l’importance de l’amour.

 

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